Dostoïevski aujourd’hui. Le choc existentiel

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Abstract

(Article complet)

« Dostoïevski peut être considéré comme un criminologue en avance sur son temps. A son époque, en effet, le crime est conçu comme le symptôme d'une pathologie sous-jacente qui a des origines biologiques ou sociales. D'un côté, la tendance dite 'anthropologique' cherche les causes de la criminalité dans la configuration crânienne et la physionomie des criminels. Pour Lombroso, auteur de L'homme délinquant (1876), il existe des criminels nés, destinés à violer les lois pénales en vertu d'un atavisme irréductible. De l'autre côté, le statisticien belge Quételet (1796-1874) et à suite les tenants de 'l'école du milieu' s'efforcent de prouver, études empiriques à l'appui, que le crime est lié à l'influence des facteurs sociaux sur les personnes. Certains milieux de la société sont identifiés comme étant propices à l'éclosion de criminels. Or le déterminisme criminologique sous toutes ses formes est rejeté par Dostoïevski. Selon lui, le crime n'est jamais une fatalité, mais toujours un choix. Dans la conception volontariste développée dans la fable du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov, l'homme opte librement soit pour la foi, soit pour la transgression et le mal. En outre, l'écrivain russe soutient que la peine intérieure, celle qui émane du sentiment de culpabilité, est plus décisive que la sanction infligée par les tribunaux. C'est ce que Porphyre Petrovitch, le juge d'instruction dans Crime et Châtiment, appelle le processus psychologique du crime : s'étant lui-même exclu de la vie sociale par son acte, le criminel éprouve le besoin impérieux de se réinsérer. Seul le repentir permet ce retour parmi les hommes, et c'est en l'assumant que Raskolnikov se sauve. La rédemption du criminel tient donc à sa propre démarche existentielle, et non à sa prise en charge par les institutions pénales. De ce point de vue, Dostoïevski critique le système carcéral qui, loin d'avoir un effet moralisateur ou resocialisant, anesthésie les détenus voire les encourage à récidiver. Ainsi, en mettant en exergue les principes de libre arbitre et de responsabilité et en contestant l'efficacité des prisons, Dostoïevski apparaît comme un auteur résolument moderne. Il annonce les courants de pensée criminologiques influencés par l'existentialisme et les analyses pénologiques d'un Foucault. Peut-être cela n'a-t-il rien d'étonnant : dans un domaine comme la criminologie, il n'est pas rare que la littérature anticipe sur les évolutions scientifiques, dans la mesure où elle permet d'aller jusqu'au au bout de ses intuitions. »
Original languageFrench
Pages73-73
Number of pages1
No.23
Specialist publicationPhilosophie Magazine
Publication statusPublished - Oct 2008

Keywords

  • Dostoevsky

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